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Le bulletin électronique de la Faculté des sciences de l'UQAM

Édition du 12 mars 2007, volume 6, numéro 7

Diversité génétique inattendue dans une population insulaire de mouflons


Mouflon de corse sur Île Haute, une des îles de Kerguelen au sud de l'Océan Indien (photo : Denis Réale)

Alors que l'on s'attend à ce qu'une population fondée par un très faible nombre d'individus montre plusieurs déficiences et une diversité génétique réduite, voilà que l'équipe de Denis Réale, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie comportementale de l'UQAM, vient d'identifier un cas qui montre le contraire.

Dans un article publié dans Proceedings of the Royal Society of London le 22 février dernier, les chercheurs traitent de la situation étonnante d'une population de mouflons de corse (un forme de moutons sauvages) introduite en 1957, à partir d'un seul couple, sur une petite île de l'archipel subantarctique de Kerguelen dans l'Océan indien, un des endroits les plus isolés au monde. À partir de poils et de cornes d'animaux chassés, les chercheurs ont reconstitué jusqu'en 2003 l'historique génétique de la population et ont montré que sa diversité génétique augmentait au cours du temps, contrairement à ce que prédisent les modèles habituels. Ils expliquent ces résultats inattendus par l'action de la sélection naturelle qui éliminerait les individus dont la diversité génétique est la plus faible. Renaud Kaeuffer, étudiant au doctorat en biologie de l'UQAM, sous la direction de Denis Réale et la codirection de Dominique Pontier de l'Université Claude Bernard Lyon I en France, est le premier auteur de l'article.

C'est pour des raisons de loisirs qu'un couple de mouflons de corse, originaire du zoo de Vincennes à Paris, a été introduit en 1957 dans les Îles de Kerguelen, l'un des quatre districts du territoire des Terres australes et antarctiques françaises. Ces îles accueillent une base militaire et scientifique et on voulait offrir aux gens qui y séjournaient, la possibilité de chasser le mouflon. La population de mouflons a crû de façon exponentielle pour ensuite fluctuer, à partir du début des années 80, entre 300 et 700 individus.

Denis Réale a découvert cette population de mouflons alors qu'il effectuait, en 1991, son service civil français. Pendant 16 mois, il a participé à un programme de recherche en écologie sous la supervision de Jean-Louis Chapuis du Muséum national d'histoire naturelle de Paris. Les chercheurs étudiaient l'écologie des mammifères (mouflons, moutons, rennes) introduits dans les Îles, et leurs comportements. Denis Réale est retourné aux îles en 1992 afin de compléter un doctorat en écologie comportementale sur les mouflons introduits dans cet archipel.

Dix ans plus tard, Renaud Kaeuffer séjournait à son tour sur les Îles pour étudier l'impact des chats introduits sur les populations d'oiseaux. Prenant connaissance des mouflons, il trouvait intéressant d'étudier d'un point de vue génétique comment deux individus pouvaient donner une population qui semblait aussi florissante. Il a alors contacté Denis Réale qui proposa de collaborer avec Dave Coltman, spécialiste de la génétique des ongulés, pour faire les analyses de matériel génétique.

Joignant leurs efforts, les chercheurs ont reconstitué à partir de poils, de cornes et de tissus, l'évolution de la diversité génétique de la population de mouflons de 1958 à 2003. Par l'entremise de Jean-Louis Chapuis, Denis Réale avait accès aux échantillons des populations ayant vécu sur les Îles de 1988 à 1996. Pour les années manquantes, les chercheurs ont fait appel aux chasseurs qui y ont hiverné. "Nous avons prélevé les échantillons d'ADN manquants à partir des trophées de chasse et avons même pu remonter jusqu'au fils des fondateurs" raconte Denis Réale avec le sourire. "Nous avons même pu obtenir le matériel génétique de la population d'origine au zoo de Vincennes" poursuit-il.

"À partir de ces échantillons, nous avons prélevé l'ADN et regardé certains sites génétiques" explique Renaud Kaeuffer. "On s'attendait à ce que la diversité génétique de cette population de mouflons soit très homogène, et que cette diversité génétique s'appauvrisse au cours du temps" poursuit-il. "On a plutôt observé le contraire ; les échantillons de 2003 étaient beaucoup plus hétérozygotes que ceux des années 60 et 70" raconte-t-il.

Les chercheurs attribuent l'augmentation de cette diversité génétique à la sélection naturelle ; l'échelle de temps étant trop courte pour que cette diversité soit attribuable à des mutations génétiques, et les Îles trop isolées pour avoir subi des migrations. "Cette diversité s'explique par l'élimination, au fil des générations, des individus avec une faible diversité génétique. Dans les petites populations isolées, des individus apparentés ont de grandes chances de se reproduire entre eux et d'engendrer des individus consanguins ou homozygotes. La population voit sa diversité génétique s'appauvrir et son potentiel évolutif diminuer. De plus, la consanguinité est connue pour provoquer l'apparition de maladies génétiques. Les individus les plus hétérozygotes semblent mieux résister aux maladies" explique Renaud Kaeuffer. Les chercheurs tiennent tout de même à préciser que la diversité génétique des mouflons des Îles de Kerguelen demeure tout de même moins grande que celle que l'on pourrait observer sur une population de plus grande taille.

Très peu de chercheurs ont à ce jour réalisé des études longitudinales sur l'évolution de la diversité génétique d'une population. Plusieurs populations animales et végétales voient leur habitat modifié par les activités humaines. Dans plusieurs cas, on assiste à une perte de la biodiversité. Alors que des scientifiques s'interrogent concernant ces impacts sur la diversité génétique des populations, voilà que l'étude de Denis Réale et ses collaborateurs apporte de nouvelles connaissances sur les mécanismes qui peuvent réguler cette diversité génétique.



Renaud Kaeuffer, étudiant au doctorat en biologie et Denis Réale, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie comportementale

 
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Île Haute et mas Robert, où Denis Réale a passé plusieurs journées entre 1991 et 1993, lors de son travail sur les mouflons (photo : Denis Réale)


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